PROPOS RECUEILLIS PAR ROBERT KONGO, CORRESPONDANT/FRANCE Gaspard-Hubert Lonsi Koko est écrivain, président du club de réflexion « Enjeux
Socialistes et Républicains »
1. Vous avez travaillé sur la complexité des relations franco-africaines dans votre ouvrage intitulé « Mitterrand l’Africain ? ». Comment interprétez-vous le coup de main décisif donné par
l’armée française au Tchadien Idriss Deby en février dernier pour repousser l’attaque rebelle ?
L’intervention de la France en faveur du régime en place à N’Djamena n’a étonné aucun observateur averti. En agissant ainsi, la France a intentionnellement démontré à Deby qu’elle pouvait, à tout moment, permettre le changement ou le maintien d’un quelconque régime au Tchad. Remémorons-nous de l’affaire de l’ « Arche de Zoé ». C’était aussi une façon, peu élégante certes, de rappeler au président tchadien qu’il devait coopérer dans cette affaire. Indépendamment de cette affaire, la France n’a nullement l’intention de quitter le Tchad et n’éprouve aucun intérêt à lâcher un président qui lui a toujours été fidèle. Le soutien de la France à Deby a été un des gages que la politique africaine de la France n’a pas évolué d’un iota après le départ de J. Chirac.
2. Nicolas Sarkozy a-t-il intégré le moule de la « Françafrique » ?
Contrairement à ses déclarations relatives aux éventuels changements dans les relations franco-africaines, lors de la campagne présidentielle de 2007, Sarkozy a agi de la même façon que ses prédécesseurs de la V ième République à ce poste. N’oublions pas que la première mission d’un président de la République française, qu’il soit de gauche ou de droite, consiste à défendre par tous les moyens les intérêts de son pays. Or, nul n’ignore les enjeux énormes qui lient la France à certains pays d’Afrique sur les plans géopolitique, géostratégique, économique, culturel…
De toute évidence, le séjour maltais du président Sarkozy, à peine élu, sur le Yacht privé de V. Bolloré- quand on connaît le lien existant entre ce dernier et le continent africain !-, augurait déjà la poursuite de vieilles habitudes de la Françafrique. Pour faire évoluer les choses autrement, le président Sarkozy doit affronter quelques lobbies : militaire, pétrolier, industriel, etc. L’homme, me semble-t-il, ne peut que difficilement contrarier ceux qui l’ont fait roi. Les paroles d’un candidat à une élection ne garantissent pas forcément ses actes une fois aux affaires. Il y’a de très fortes chances que, vu de Paris, la continuité reste la règle s’agissant des relations franco-africaines.
3. Jean-Marie Bockel, ancien secrétaire d’Etat à la Coopération et Francophonie, a été sacrifié à l’autel de « Françafrique ». A-t-il eu tort d’appliquer au premier degré les critiques de Sarkozy sur les relations entre la France et l’Afrique dans son discours au Cap, en Afrique du Sud, le 28 février dernier ?
Je tiens à souligner le courage de Bockel, car il n’est pas du tout facile de bousculer, en très peu de temps, les pesanteurs propres aux relations vieilles de plusieurs années entre la France et l’Afrique. Bockel n’ignorait pas, en clamant haut et fort son intention de réformer l’existant, le limogeage, à la demande des chefs d’Etat africains, de J.P. Côt, l’ancien ministre de la Coopération et du Développement de F. Mitterrand. Néanmoins, il n’a pas pensé - est-ce à dessein - au principe « pasquaïen » selon lequel les promesses n’engagent que ceux qui veulent bien les écouter. Encore une fois, à travers ce remaniement ministériel, le pragmatisme a eu le dernier mot sur l’utopie. La continuité a fini par damer le pion à l’innovation.
Il est certain qu’en ayant insisté sur la mauvaise gouvernance, le gaspillage des fonds publics, l’incurie de structures administratives défaillantes, la prédation de certains dirigeants…pour justifier les éventuelles réformes en matière d’aide française au développement. Bockel a suscité le courroux de grands manitous, aussi bien africains qu’européens, de la « Françafrique ».
4. Selon vous, pourquoi la France n’arrive-t-elle pas à faire évoluer sa politique vis-à-vis de l’Afrique ?
La France a encore besoin du continent africain pour moult raisons : un champs d’expérimentation propice aux exercices militaires, une quantité de voix sûres dans les instances onusiennes, un standing international rassurant vis-à-vis de grandes puissances comme les Etats-Unis, la Grande Bretagne, le Japon, la Russie… La realpolitik veut que les intérêts nationaux priment sur un quelconque partenariat. Alors pourquoi la France fera-t-elle évoluer à son détriment, et par sa propre initiative, une politique qui, jusqu’à présent, lui est favorable ? Tant qu’il n’existera pas une réelle volonté des Africains de passer à autre chose, la France privilégiera le statut quo. Bref, elle garde les liens avec les pays africains par pure solidarité. En réalité, sa crainte réside dans « le complexe de Fachoda » : c’est-à-dire elle a peur de voir d’autres puissances, notamment la Grande Bretagne et les Etats-Unis(sans oublier maintenant la Chine), assurer la relève en son absence.
5. La fin de la «Françafrique» est-elle possible ?
A cœur vaillant, rien n’est impossible. Avec la mondialisation, tout est favorable à l’Afrique pour revoir des accords signés avec la France et certains pays européens. Il revient donc aux parlements de différents pays d’Afrique, voire à l’Union africaine, de prendre des initiatives, au regard de la France et de l’Union européenne, allant dans le sens d’une révision des accords existants dont l’obsolescence saute aux yeux du commun des mortels. Tout est question de volonté politique.
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Source : CongoForum.be