Samedi 22 août 2009 6 22 /08 /2009 16:39

Récit rédigé initialement à N'Djamena en octobre2006, sur la demande de mes enfants (adultes), illustré de photos de cette époque.

 

 

 

Mon Tchad, 1970-1971

 

 

 

  1. Les arrivées.

 

 

Nous arrivions au petit jour. Juste avant, nous avions survolé le Lac Tchad, qui était « normal » à cette époque. Pendant des kilomètres, il alternait ses longues bandes de terre sombre et d'eau grise dans la nuit finissante.

 

Quand j'arrivai à la porte de l'avion, avant la première marche de l'escalier, je fus saisi par la touffeur de l'air et par les odeurs, mélange de kérosène, de pourriture et de fleurs. La saison des pluies était commencée depuis quelques semaines à Fort-Lamy. Le long de la route qui menait en ville, un immense panneau insultait le peuple : « Tchadien ! ILS te regardent ! » J'étais un de ceux-ci sans doute...

 

Après les formalités nous fûmes rapidement transportés à La Tchadienne, un des deux « Grands Hôtels » de Fort-Lamy. Pour moi, c'était un palace ; il y avait une piscine, deux restaurants et une boîte de nuit. Du restaurant extérieur, au bord de la piscine, on dominait le Chari, fleuve majestueux en cette saison, où l'on voyait s'ébattre et se prélasser les hippopotames. La nuit, dans la boite, on côtoyait des ministres et de superbes noires.

 

Quelques jours après, je fus convoqué par le Général C., chef de l'EMFT (Etat-Major Franco-Tchadien). Je pénétrai dans un long bureau aux murs boisés chargés de sagaies, de flèches, de bâtons et de couteaux de jets, ainsi que de fanions militaires. Il était assis au fond derrière un grand bureau de bois. Je saluai en silence et patientai au « garde-à-vous », jusqu'à ce qu'il lève les yeux sur moi : « Lieutenant M., à vos ordres, Mon Général ! - ah, un « bigor » (militaire servant dans l’artillerie de marine, ancienne artillerie coloniale), où est-ce que je vais bien pouvoir le mettre, pour qu'il ne fasse pas de dégâts ... - ... - Asseyez-vous. Qu'est-ce que vous avez fait, jusqu'à maintenant ?

 

Je répondis brièvement, et de mauvaise grâce...

 

- Bien, officier de renseignements à Abéché, vous ne pourrez pas faire pire que le prédécesseur, il n'y en avait pas.

 

L'entretien avait duré 10 minutes au plus. Je fus reçu tout de suite après par le Général Doumro, son adjoint tchadien. Il était grand, un peu fort, presque âgé. Il parlait seul, avec gentillesse et quelque timidité.

 

Après une semaine à La Tchadienne, pour faire quelques autres formalités : se présenter à l'ambassade qui paraissait un palais du gouvernement, percevoir mon uniforme tchadien, passer une visite médicale, je pris l'avion hebdomadaire, du mercredi je crois, pour Abéché. C'était un C 47, bimoteur à hélices, qui datait de la guerre. Au sol, il est fortement incliné, pour atteindre son fauteuil, il faut presque escalader le couloir.

 

Abéché Vue aérienneb0c2d603abecheva.jpg

 

Dès le survol de la ville, avant de nous poser à Abéché, j'ai été saisi de l'écrasante ocre rouge de tout le paysage, ponctué ça et là de rares et maigres épineux gris verts. La saison des pluies n'était pas encore commencée ici. Une tristesse infinie pesait partout, muette sous l'implacable soleil, dans un ciel indifférent et vide. Seule la poussière osait bouger, au moindre souffle d'un vent erratique.

 

Il était déjà midi, on m'installa dans une misérable chambre de « l'hôtel Moreau », un bâtiment d'usine en ruine au bord d'une rue poussiéreuse. Je ne souffrais pas, j'étais assommé. Un lit, une chaise et une petite armoire métalliques, verts et militaires formaient tout le mobilier. La douche était un peu plus loin, le long du mur extérieur. A « la popote », un peu plus tard, je rencontrai mon initiateur, un grand, gros et vieux capitaine qui était à lui seul le troisième (opérations) et le deuxième (renseignements) bureau de l'état-major tactique numéro 2. Il souffrait de la goutte, marchait avec une béquille et déplaçait de chaise en chaise son énorme pied bandé et déchaussé.

 

Le patron, un vieux lieutenant-colonel des transmissions « colo », entamait déjà son troisième pastis. Le général C. avait raison, je ne pourrais pas faire pire que ces braves gens.

 

 

 

  1. La saison des pluies

 

 

Le travail commençait juste après le lever du soleil, à 6h et demi et se terminait à 13h. Notre bureau était dans un bâtiment bas et gris, à gauche après le porche d'entrée du quartier (de la caserne), qui portait le nom pompeux de « Fort » et celui d'un officier français, mort ici lors de la conquête contre les restes de l’armée de Rabah (Arabe soudanais, ayant servi dans la cavalerie égyptienne, puis principal lieutenant d’un trafiquant d’esclaves soudanais, devenu bref « empereur » au Tchad de 1893 à 1900) vers 1910. Il communiquait par une petite porte avec le bureau voisin, celui du patron, commandant l'Etat-Major Tactique n°2. Une table en bois et deux chaises métalliques, une carte au mur et une petite boite de fiches cartonnées, un vieux téléphone à manivelle, étaient l'ensemble des moyens du gros capitaine. Le patron, à côté, n'avait même pas de boite de fiches.

 

Pendant le mois que dura la « passation des consignes », le gros capitaine me commenta chacune des fiches, une grosse centaine, de la boite. Un des chefs « rebelles » était peut-être Mahamat el Abbo. Tout le monde s'appelle Mahamat, et el Abbo est un surnom. Parfois, sur la fiche, était inscrite l'ethnie, la race en langage tchadien de l'époque. « Nafarak chounou ? » (Quelle est ta race ?) est la question que j'ai le plus posée pendant un an.

 

Il y eut une première pluie. Les enfants tous nus couraient en criant et en riant vers le passage du ouaddi (le radier - Passage empierré ou bétonné au fond d'un cours d'eau temporaire de faible profondeur, permettant le passage des véhicules quand le courant n'est pas trop rapide. Très utilisé en Afrque aux passages de pistes, quand l'état d'érosion des berges, l'absence de relief, ou les moyens matériels ne permettent pas la construction d'un pont. Voir aussi le vocabulaire de la construction : base empierrée d'une construction) en travers de la route, et s'ébattaient dans les premiers flots qui ne tardaient pas.

 

Le « cons.mil » du Ouaddaï (conseiller militaire du préfet), le capitaine G., un parachutiste corse souriant et décontracté, me proposa de venir avec lui pour prendre contact avec quelques chefs de canton, dont celui de Moura, le plus proche d'Abéché, sur la route d'Adré (la route du Soudan, vers l'est). Nous ne pûmes pas franchir le ouaddi Modiobo, juste avant Moura, notre expédition s'arrêta là.

 

La fin du mois de juillet approchait. Les expatriés décidèrent de pique-niquer à « La mare à Bourgeois », du nom d'un Français qui s'était noyé (suicidé ?) là quelques décennies auparavant. C'était un petit plan d'eau permanent, à quelques 40 Km d'Abéché, à vol d’oiseau.

 

Les conditions d'insécurité faisaient qu'on ne pouvait se déplacer hors de la ville sans armement, fusils, grenades, pistolets et même fusil-mitrailleur. Nous partîmes avec une dizaine de voitures, les enfants, les bébés, les chauffeurs, les boys et les armes. La journée fut agréable au bord de l'eau, mais le retour fut laborieux : une ou deux voitures « plantèrent » dans la boue d'un ouaddi. J'étais dans la dernière voiture, j'arrivai en pleine nuit vers 7h du soir. Sur des pistes que je découvrais, sans carte, je veillais à ne pas perdre de vue les feux rouges devant moi.

 

Quelques jours plus tard, nous apprîmes que le chef de village de Yomadjamal, voisin de la mare à Bourgeois, avait été tué par « les rebelles », alors que nous nous ébattions à vue directe du village...

 

La mare à Bourgeois B2d6431e66mareb2.jpg

 

Le lendemain, nous apprîmes aussi que les rebelles, les mêmes ou d'autres, avaient détruit la milice d'Abker Djombo, un chef-lieu de canton à quelques 80km au sud-sud-est de la ville. Le patron dut monter « l'opération Moquette », le 31 juillet.

 

Abker Djombo3132dbe6abkerdjomb.jpg

 

Il avait une telle confiance dans ses troupes tchadiennes qu'il envoya toute une compagnie, commandée par un capitaine français, en camion vers le lieu du drame alors que les pistes étaient rendues impraticables par les pluies. La compagnie se planta toute entière avant même la Bitéa, le gros ouaddi transformé en fleuve par les pluies. Elle revint en ville presque un mois plus tard, sans jamais avoir dépassé son bourbier. Simultanément, il avait obtenu de Fort Lamy une section de commandos paras français, commandée par un tout jeune lieutenant sortant d'école, le lieutenant R. (qui finira 35 ans plus tard général 4*, le plus décoré de l'armée de terre de maintenant). Il avait aussi demandé le secours de l'aviation  d'appui au sol, 2 AD4, avions américains, de l'armée de l'air française.

 

La section R., 30 hommes environ, fut héliportée sur une petite crête, au voisinage de la bande rebelle qui avait été repérée par l'observation aérienne. Les 200 rebelles, de « l'Armée du Centre », étaient coincés par la crue, au confluent du ouaddi Hamra et du ouaddi Batha, qui étaient devenus tous les deux des fleuves impétueux et débordaient sur la plaine environnante. R. et sa section s'avancèrent vers les rebelles, dans l'eau jusqu'à la taille. Ne pouvant s'échapper, les rebelles firent front, tirèrent et blessèrent légèrement, deux hommes de R. Sans doute quelques rebelles furent tués dans cet échange, et furent emportés par les eaux. R. dut se replier sur sa butte de départ, pour évacuer ses blessés (R. me doit la rédaction de sa première « citouse » citation, il n'en a jamais rien su). Le patron, paniqué par l'évolution du combat, fit donner les AD4 qui s'étaient perdus et qui venaient d'arriver sur zone ; ils exécutèrent plusieurs passages en rafalant les rebelles. Le colonel replia toute l'opération, sans aucun résultat prouvé. Les morts, s’il y en avait eu, étaient partis dans le courant.

 

Le lendemain, pour essayer d'en savoir un peu plus et pour essayer de retrouver les rebelles qui avaient disparu dans la nuit, on m'envoya, avec une petite section et deux hélicoptères. En tant que commandant de la troupe embarquée, j'étais le chef du détachement. Nous effectuâmes plusieurs posers, pour fouiller le terrain, sans résultat. Sur le chemin du retour, l'orage nous barrait la route. Le capitaine pilote me demanda de nous poser pour laisser passer l'orage devant nous. Je décidai de le faire au voisinage d'Abker Djombo, le village attaqué.

 

Je déployais ma troupe autour des hélicos, quand la population, curieuse et espérant aussi des secours, avança vers nous. Je ne savais pas trop quoi penser : Une centaine ou plus d'hommes s'approchaient. Des rebelles se cachaient-ils au milieu ? En fait, ils s'avançaient avec leurs blessés. L'un d'entre eux avait dans le dos un grand coup de machette : la « viande » bourgeonnait entre les deux lèvres de la plaie, largement ouverte. L'homme ne paraissait pas beaucoup souffrir. C'est à cette occasion que je fis la connaissance de l'enfant dont je payai ensuite la scolarité à l'Alliance française d'Abéché. Je n'avais pas encore d'interprète, et c'était le seul du village qui parlait un peu le français. J'acceptai d'évacuer ce que l'hélico pouvait emmener, 3 ou 4 blessés. L'un d'entre eux, terrorisé, ne cessa pas de hurler pendant tout le vol.

 

Le bilan était lourd, trente armes de guerre prises par les rebelles, une dizaine de morts et des blessés. Nous n'avions prouvé aucune perte rebelle. Tout se passait pour nous comme en terre inconnue. Il était temps que mes deux chefs, et quelques autres, soient remplacés. Heureusement, la saison des pluies donnait le terrain aux rebelles et nous paralysait. Pendant le mois d'août, j'effectuai quelques vols de reconnaissance et de distribution du courrier (quand nous ne pouvions nous poser, parce que la piste était trop mouillée ou carrément sous les eaux, nous « dropions » -to drop- le courrier, en petit avion en toile « Tripacer ».

 

Koukou le poste VAefbd1ebfkoukoulepo.jpg

 

J’effectuai aussi une liaison avec Adre, la ville frontière sur la route du Soudan.

 

Il y avait là-bas deux gendarmes français, peut-être pour former les gendarmes tchadiens. Je demandai à les voir. Un seul se présenta. Je demandai l'autre. Le premier, l'air de cacher quelque chose, me dit qu'il était malade. Je décidai d'aller le voir dans son lit. Je trouvai un mourant qui tenta sans succès de se lever à mon arrivée. Il était consumé par une chaudepisse qu'il ne pouvait soigner, faute de la déclarer ; il était marié en France... Ce fut ma première colère : Je décidai de l'évacuer immédiatement avec mon avion, je le fis porter avec quelques affaires. Je ne sais pas s'il me doit son divorce, mais il me doit la vie. En attendant le retour de mon avion, qui ne pouvait, du fait de la température, transporter 3 hommes, je visitai la petite ville. Mon impression était complexe : Quelques jolis petits bâtiments peints en blanc, au bord du Ouaddi Kadja qui formait la frontière, dans une végétation très verte. Mais aussi une impression de ne pas être le bienvenu, un sous-préfet que je gênais peut-être, des douaniers, des policiers, qui avaient tous l'air compromis. J'étais bien incapable de savoir dans quoi. J’allais laisser tout à l'heure un pauvre gendarme français bien seul. La rébellion avait pignon sur rue, juste en face, de l'autre côté du ouaddi dans la jolie bourgade, elle aussi, d'El Djeneina (le jardin, en français).

 

C’est à cette période que je dois mes « meilleurs » atterrissages et décollages, sur Tripacer ou Broussard. Après ça, on n’a plus peur en avion. Un jour, avec le Broussard de l’armée tchadienne et mon camarade de promotion Z. aux commandes, sur la piste de Goz Beïda, arrivés presque en bout de piste, nous n’avions pas les 50 (ou 60) miles/h nécessaire, il inversa le pas des hélices, freina et nous nous plantâmes doucement dans la boue. Les villageois durent nous sortir en poussant une première fois, puis revenus en haut de la piste, ils nous tournèrent, sinon nous nous serions plantés à nouveau, et ils nous poussèrent pour démarrer. Je vis les rochers et les épineux du bout de piste passer à quelques dizaines de centimètres sous nos roues. Une autre fois, j’étais seul avec le pilote français du Tripacer, j’occupais donc la place du copilote. Il m’expliqua que pour décoller avant la fin de la piste, il ne pouvait sortir les volets qui font monter après le décollage mais freinent l’avion avant. Il fallait tout rentrer pour atteindre les fameux 50 mph, et, à son commandement, tout sortir d’un seul coup, pour que l’avion fasse un bond en l’air, sorte de la boue, et en replongeant au ras du sol reprenne sa vitesse et passe au dessus des rochers. Nous avions donc chacun les deux mains prises par les commandes, parce qu’il devait aussi, lui, louvoyer entre les flaques d’eau. J’exécutai l’ordre, et tout se passa comme expliqué, puisque je suis là pour le raconter.

 

Baignade saison des pluies22e4c1fbbaignadesa.jpg

 

C’était la saison des pluies jusqu’à la fin du mois de septembre, cela signifie que le paysage était devenu en quelques jours celui de Normandie : Une verte prairie parsemée de fringants épineux au lieu des pommiers. Et des fleurs. Et des insectes, des moustiques si petits qu’ils passaient à travers les moustiquaires, et si affamés qu’on ne pouvait laisser dépasser un doigt. Et beaucoup d’autres qui, le soir, s’agglutinaient en couche épaisse derrière les moustiquaires de fenêtre. Au milieu, des mantes religieuses se goinfraient. A cette époque, les anti-moustiques n’existaient pas, il fallait prendre la nivaquine tous les jours. Sur la table du repas de midi, le pot de 100 cachets passait de main en main. J’étais le plus jeune officier dans le grade le moins élevé, j’étais donc le popotier : Je gérais la table et le bar de tous les officiers vivant en célibataire, qui faisaient table commune. Notre cuisinier était un vieil et hautain Hadjeraï, une ethnie du centre du Tchad, dont le nom signifie « montagnard ». C’était, disait-on, le meilleur cuisinier de la ville, je le respectais. Tous les jours, il faisait le marché, il ne portait rien, il payait un enfant qui trottinait derrière lui avec le grand panier sur la tête. Il était payé 10.000Fcfa par mois (200F d’hier et 30€ d’aujourd’hui), le double du boy. Avec cet argent, il avait réussi à devenir propriétaire de cases qu’il louait et qui devaient doubler ou tripler son salaire. C’était un riche ! Aujourd’hui, le salaire minimum est de 25.000Fcfa (250F d’hier et 38€ d’aujourd’hui), la condition du Tchadien urbanisé de base n’a pas beaucoup changé en 36 ans. La condition de l’expatrié, elle, s’est nettement dégradée. Une fois par semaine, par l’avion, nous recevions notre commande, de vins fins, d’alcool divers et de pommes de terre ; à cette époque, le Français moyen mangeait beaucoup de pommes de terre, il ne pouvait s’en passer plus de quelques jours. Comme avec la chaleur, elles se conservaient très mal, je n’avais jamais beaucoup d’avance. Deux ou trois fois de suite, nous n’avons pas été livrés. Devant les récriminations de mes pensionnaires, j’ai été contraint de demander au cuisinier de faire des frites avec des patates douces locales – pas vraiment satisfaisant. Mais nous buvions régulièrement de bons vins, ce que je serais bien incapable de faire aujourd’hui à N’Djamena, la capitale. J’ai du mal à imaginer la condition des expatriés, non américains, à Abéché aujourd’hui. Il y en a : le lycée franco-tchadien fonctionne encore, je crois. Les Américains, ici, paient d’avance ce qu’il faut pour obtenir ce qu’ils veulent, et ils l’obtiennent. Ils sont les nouveaux coloniaux. Tous les autres vivent dans la crainte de mécontenter les autorités locales (ils disent « les seigneurs »). Par exemple, une ONG suisse, propriétaire d’un petit dispensaire en brousse, a constaté un jour qu’il était purement et simplement rasé : il avait le tort d’avoir vu apparaître à sa gauche une caserne de gardes nomades, et à sa droite une villa présidentielle, des années après sa construction. Le « frère » du président l’a passé au bull. L’ambassade a protesté, l’ambassadeur du Tchad à Berne a été « convoqué ». Une promesse « verbale » a été obtenue pour tout résultat.

 

Adoum Ahmet était préfet du Ouaddaï en 1970. Je le connaissais bien et le respectais comme un fin politique, je l’avais rencontré quelques fois chez Cha., le matin. Cha., 70 ans environ, était un gros commerçant libanais et une figure de poids à Abéché. Il tenait la filiale locale de la SCOA, je crois, et le bar le plus important. Le matin, dans le salon de son domicile personnel, on rencontrait, si on y était convié, tous les « grands quelqu’uns », comme on dit au Gabon, de l’administration de la ville. Il fallait tenir le whisky, servi dans des « duralex ». Je ne faisais pas parti des notables, j’étais de loin le plus jeune, mais Cha. m’aimait bien sans doute, et il voulait que se rencontre chez lui tout ceux qui, peut-être, contribuait à l’informer, en s’informant eux-mêmes. Un jour, le préfet voulait partir quelque part en petit avion, le même qui me servait pour mes reconnaissances, avec son garde du corps, trois fusils de chasse et les bagages qu’il estimait devoir être ceux d’un préfet. Le pilote, un officier français, après de savants calculs de températures au sol, de poids de carburant, de passagers et de bagages, au départ et au retour, lui refusa ses impedimenta. C’est le préfet qui céda, ulcéré, pensant et protestant à haute voix que c’était des histoires de blancs faites uniquement pour montrer que l’avion était français … aujourd’hui, français ou pas, l’avion ferait 2 voyages.

 

La saison des pluies n’était pas encore terminée quand je rencontrai le chef de canton d’Abker Djombo dans le couloir de la préfecture. Je lui demandai des nouvelles de l’enfant qui m’avait servi d’interprète sur place. Il m’indiqua qu’il était de sa famille, et qu’il allait arriver prochainement pour la rentrée à Abéché. Je demandai à le revoir. Il se présenta un jour. Je lui demandai de venir presque tous les jours, quand j’étais à Abéché, pour me faire un cours d’arabe. En contrepartie, je lui demandai de quoi il avait besoin. Je crois me souvenir qu’il me demanda un vélo ou une montre ou un pantalon long. Je ne trouvais pas ça très intéressant, et j’avais aussi peur que ses cours s’arrêtent, dès la remise du cadeau, je lui proposai l’inscription aux cours de français supplémentaires de l’Alliance Française, qui, comme nous l’avons partout constaté, sont fort chers, sans doute pour promouvoir la francophonie... Il accepta. Je le voyais donc tous les jours après la sieste, et avant de monter à cheval. En effet, à peine arrivé, j’avais fait savoir que j’avais l’intention d’acheter un cheval. On avait commencé par me présenter un cheval qui avait au moins 20 ans de durs travaux derrière lui. Je n’y connaissais pas grand-chose, pas plus qu’un bon 2ème degré, mais quand même, je le renvoyai en riant, quelques jours plus tard, on me présenta mon premier cheval, un gris quelconque, pas très en avant mais brave et en bonne santé. Quelques semaines passèrent avant qu’on me présente mon « cheval de course », plus grand, complètement fou, rouan avec une grosse tête busquée, mais très rapide.

 

Le marché occupait tout le centre d’Abéché.

 

Abéche le Marchéa7b7d4d1abechelema.jpg

 

Il s’étendait sur près de 200m de long et 100m de large. Il faut penser que la ville était le port sud est du Sahara, comme Marseille est le port nord ouest de la Méditerranée. C’était la grande activité quotidienne. Dès le début du jour commençaient à arriver les longues caravanes de chameaux montés d’hommes en djellabas bleu ciel ou blanches, balançant au-dessus des piétons, leurs visages masqués ou indifférents, ou tirant leurs chameaux de bât chargés de sel, de natron ou d’autres denrées.

 

Arrivée de chameaux45ab419arrivedech.jpg

 

On baraquait avec force protestations et gémissements. De part et d’autre, il y avait des galeries ombragées et surélevées, dans lesquelles on trouvait les tailleurs, les cordonniers et tous les autres artisans. Dans les « concessions » environnantes, résidaient les gros commerçants, propriétaires de chameaux ou de camions, qui n’apparaissaient jamais au marché mais pour qui travaillait tout ce monde. Les vraies affaires se traitaient chez eux, dans leurs cours ombragées ou sur leur tapis luxueux, buvant le thé, à demi-mot et sans aucun papier (après 25 ans d’assurance vie, où le papier détermine tout, c’est ce que j’ai le plus perdu : faire confiance au demi-mot et au rythme africain). La place centrale était divisée en quartiers réservés chacun à un commerce, à proximité de la grand rue étaient les femmes et les commerces alimentaires, en s’éloignant on commençait par les petits animaux, on finissait par les chameaux à vendre. D’innombrables petits ânes gris trottinaient, tête basse, au milieu de cette foule, chargés ou non, l’air de savoir parfaitement où ils allaient. On n’identifiait pas leurs maîtres qui devaient bien les précéder.

 

Je m’y rendais souvent, pour flâner, pour sentir l’ambiance, dans le cadre de mon travail. J’aurais presque pu dire en revenant à combien de kilomètres étaient les rebelles et si leur pression « fiscale » était forte. Comme en Corse ou au pays basque aujourd’hui, comme en Irlande, hier, « l’impôt révolutionnaire » pressurait la population une nouvelle fois après l’impôt « per capita » de l’administration tchadienne qui lui-même était prélevé en double ou en triple, pour que les préfets et sous-préfets puissent vivre comme les « commandants de cercle » blancs qu’ils avaient vu vivre autrefois. L’impôt per capita avait été créé par l’administration française dans l’unique but d’obliger à la circulation monétaire, d’obliger à sortir un peu de la seule autarcie, il coûtait vraisemblablement plus cher à récolter qu’il rapportait. Evidemment, il était insuffisant pour vivre comme les nasara (singulier : nasrani, nazaréen, chrétien, synonyme de blanc). Adoum Ahmet avait table ouverte, ce qui peut coûter fort cher en Afrique, et sur la table de son salon, trônait toute la journée une bouteille de whisky, dont il ne buvait probablement jamais en public.

 

Après mon cours d’arabe, je prenais mon cheval, qui passait la journée attaché avec une longue corde, et qui était mieux nourri que bien des Tchadiens avec du petit mil.

 

Mon cheval de course3066fb6monchevald.jpg

 

Ma principale et plus longue promenade consistait en un tour complet de la ville. C’est ainsi qu’un jour je suis arrivé dans un creux entre deux buttes témoins (forme géologique, témoin de l’érosion du plateau supérieur) proche l’une de l’autre, sur un marché clandestin aux vêtements : le sol était jonché d’une multitude d’emballages de chemises et d’autres vêtements. Là, ils échappaient aux douaniers qui ne s’aventuraient jamais en brousse mais qui, au marché, prélevaient eux aussi, leurs impôts et leurs suppléments d’impôts.

 

Ensuite venait l’heure de mon BRQ, Bulletin de Renseignements Quotidien. Très souvent il tenait en 3 lettres : RAS. Puis c’était l’heure où les rues s’animaient à nouveau, juste avant la nuit à 18h30, l’heure des petits achats ou d’aller chercher un livre à la bibliothèque, ou de boire une Gala, bière tchadienne dont j’ai retrouvé le goût en arrivant. A l’heure du dîner, les pensionnaires de la popote se retrouvaient pour l’apéritif, fréquent ; le dîner préparé par le cuisinier était servi par le boy ; il se terminait invariablement par une tisane de citronnelle. Selon les goûts, suivaient la « palabre » ou le bridge. Bien sûr, jusqu’à la fin de la saison des pluies, l’orage perturbait souvent cette quiétude, mais vous connaissez tous les orages tropicaux ou équatoriaux.

 

Une fois par semaine, entre 11h et midi, arrivait « L’Avion ».

 

C47 Abéchéc3d5b5cc47abeche.jpg

 

Beaucoup, moi le premier, mais j’avais une bonne raison : la livraison pour la popote, laissaient tout en plan, prenaient leurs voitures et se précipitaient au terrain au moindre bourdonnement lointain. Car c’était aussi l’avion du courrier et des visites, rares.

 

La brousse était aux rebelles, l’administration tchadienne, les transports automobiles de toute nature et tous les expatriés étaient captifs en ville. Pour les expatriés, sauf quelques « vieux blancs » cette situation durait toute l’année. Pour les militaires « opérationnels » comme moi, elle cessait dans la semaine qui suivait la dernière pluie. La fin des pluies, c’était aussi la rentrée des classes, et l’ouverture des cinémas en plein air, l’un privé, l’autre de l’Alliance Française. 2 cinémas pour 15000 habitants, mais pas de télé, évidemment.

 

mediapart

Par Waldar
Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire - Recommander
Retour à l'accueil
 
Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés